Nettoyage des bâtiments de la Ville de Paris : la dignité ne se sous-traite pas
Conseil d'octobre 2026Ce matin, avant que nous n’entrions dans cet hémicycle, quelqu’un l’a nettoyé. Le plus souvent, une femme. Elle est agente de la Ville de Paris. Elle a un statut, un salaire, des horaires connus à l’avance, des droits. Mais à quelques rues d’ici, dans une bibliothèque ou dans un centre d’action sociale, d’autres femmes font exactement le même travail. Ce sont les mêmes gestes, les mêmes produits, les mêmes bâtiments de la Ville. Sauf qu’elles sont employées par un sous-traitant, et pour elles, tout change : le salaire, les horaires, les droits, et parfois même la sécurité. Même travail, même donneur d’ordre, la Ville de Paris, et pourtant deux vies différentes.
Beaucoup d’entre nous ont aussi une vie professionnelle hors de cet hémicycle : dans une entreprise, une administration, une association. Qui y croise la personne qui nettoie son bureau ? Qui sait à quelle heure elle s’est levée, combien de transports elle a pris, combien de sites il lui reste à faire avant de rentrer chez elle ? Personne, ou presque.
Et ce n’est pas un hasard. Le nettoyage est organisé pour être invisible : avant 9 heures, après 17 heures, quand les bureaux sont vides. Une partie de notre confort repose sur leur inconfort. Un horaire à 6 heures du matin, c’est une mère qui doit trouver quelqu’un pour garder son enfant. Quatre heures avant l’aube et trois heures après 17 heures, c’est, au milieu, le vide, l’attente, l’impossibilité de rentrer chez soi. Une journée de quinze heures payée sept.
Un planning qui tombe à la dernière minute, ce sont des vacances qu’on ne peut pas prévoir, une réunion parents-professeurs manquée, des devoirs qu’on n’aide pas à faire, des enfants qui dînent seuls..
La justice sociale, ce n’est pas une grande théorie. C’est une question simple : peut-on vivre de son travail et élever ses enfants sans avoir à choisir entre travailler et les voir grandir ? Pour les communistes que nous sommes, cela porte un nom : le droit à la dignité. Cette dignité, elles la méritent d’autant plus que, sans elles, rien ne tient. Pas un centre d’action sociale, pas un centre d’hébergement, pas un service de nos administrations. Nous vous demandons aujourd’hui de reconnaître ce travail pour ce qu’il est : une mission de service public.
Mais qui sont-elles, ces travailleuses ? Dans la propreté, 77 % des salarié·es sont des femmes. 28 % sont de nationalité étrangère, contre 12 % tous secteurs confondus. Des femmes, donc, souvent immigrées, souvent âgées. On confie le travail le plus dur, celui que personne ne veut faire, à celles qui subissent déjà toutes les discriminations. Et, dans notre société capitaliste quel sort leur réserve-t-on ? Du temps partiel toujours imposé, pour 79 % des femmes du secteur. 80 % de ces femmes gagnent moins de 1 500 euros par mois, et plus d’une sur deux moins de 900 euros. Pour espérer un salaire décent c’est la course d’un site à l’autre, d’un contrat à l’autre… Ajoutez à cela la pénibilité : les produits chimiques, les gestes répétés, les charges, les cadences. Plus de 14 000 accidents du travail en 2023 dans le secteur, et des maladies professionnelles qui sont, à 96 %, des troubles musculo-squelettiques. Des dos brisés, des mains usées, des épaules qui lâchent.
Et il y a malheureusement ceux qui y laissent la vie.
Le 21 février 2022, Moussa Gassama nettoyait les vitres du service social du CASVP, rue Stendhal, dans le 20e arrondissement. Il travaillait pour l’entreprise Maintenance Industrie. Il est tombé. Selon les syndicats, on n’a retrouvé sur place ni son équipement de sécurité, ni de perche télescopique. Il est mort le 5 mars 2022.
Paris, les salarié·es du nettoyage se battent depuis des années, et nous connaissons leurs luttes. Stem Propreté puis 2theloo, dans nos toilettes publiques. STN à l’Ibis Batignolles : 22 mois de grève. OMS, à Paris Habitat, bailleur de la ville. Arc-en-Ciel, à Tolbiac. Atalian, à Sciences Po. Maintenance Industrie, dans les centres des finances publiques : plus de deux mois de grève en 2025. Onet, Samsic, Derichebourg… Les noms changent, les salarié·es restent, et les conflits se ressemblent.
Parfois, on se bat simplement pour avoir des gants. Pour ne plus payer soi-même le lavage de sa blouse. Pour quelques heures supplémentaires, de quoi passer au-dessus du seuil de pauvreté.
Et puis il y a ce que ces conflits ne disent pas. Dans ce secteur, de nombreux employeurs recourent à des travailleuses et des travailleurs sans papiers. En juin dernier encore, un réseau a été démantelé : il faisait nettoyer une grande chaîne de restauration rapide par une centaine de personnes en situation irrégulière. Ces employeurs savent que ces salarié·es n’oseront ni se syndiquer, ni se plaindre, ni refuser une heure de plus, parce que perdre son emploi, c’est risquer le contrôle et l’expulsion. Cette peur, ils l’exploitent pour faire leur marge.
Appelons les choses par leur nom. Quand on emploie sciemment des êtres humains privés de tous leurs droits pour en tirer profit, on est un esclavagiste. C’est pourquoi notre délibération le dit clairement : pour les personnes sans papiers qui travaillent aujourd’hui dans nos bâtiments, la Ville mettra tout en œuvre pour leur régularisation. On ne peut pas avoir besoin de leur travail et leur refuser le droit d’exister.
À chaque lutte, nous, communistes, déposons ici un vœu de soutien, et à chaque fois notre majorité le vote.
Mais combien de vœux faudra-t-il encore avant de voir que ces luttes ont toutes le même point commun ? Ce point commun, c’est la sous-traitance. Car la sous-traitance, c’est de la maltraitance.
C’est un modèle fondé sur le prix le plus bas, qui sert à mettre de la distance entre le donneur d’ordre et l’exploitation. Quand on achète du nettoyage au moins-disant, il faut se demander sur le dos de qui se font les économies. Quand la marge d’une entreprise repose sur la compression des salaires et des conditions de travail, ce n’est pas un dysfonctionnement : c’est son modèle économique. Et ce modèle prospère. Le chiffre d’affaires du secteur est passé de 14 milliards d’euros en 2014 à 21 milliards en 2025, et les marchés publics en représentent un quart. Autrement dit, l’argent public engraisse des groupes qui paient 900 euros par mois des femmes qui nettoient nos couloirs. On le sait le capitalisme n’a que faire de l’humain.
On nous répondra : « Il y a les clauses sociales. » Oui, et nous les avons utilisées. Grâce aux élu·es communistes, Paris s’est dotée en avril 2025 d’une charte sociale pour un territoire « zéro mort au travail », et nous en sommes fiers. Mais même bien utilisées, les clauses sociales nous laissent dépendre de ce que l’entreprise veut bien nous dire. On ne contrôle pas vraiment ce qu’on ne dirige pas.
Alors, mes chers collègues, Il existe un moyen simple de savoir dans quelles conditions travaillent celles et ceux qui nettoient nos bâtiments : être leur employeur.
Et la Ville sait le faire. En 2016, l’Inspection générale recensait un peu plus de 4 millions de mètres carrés de bâtiments municipaux : 86 % étaient nettoyés en régie, par près de 9 700 agent·es de la Ville. Seuls 14 % étaient confiés au privé. Malheureusement j’ai bien peur que depuis il y ait eu des externalisations. Nous avons l’expérience, les compétences et les équipes. Nous pouvons décider de ne plus laisser une partie de nos bâtiments hors du service public.
Nous proposons une démarche progressive. D’abord, une étude, pour savoir enfin qui travaille, dans quelles conditions, avec quels contrats et sur quels marchés. Ensuite, à l’expiration de chaque marché, la reprise en régie, avec un contrat de droit public proposé aux salarié·es et un objectif de titularisation. Nous pérenniserons et développerons aussi les chantiers d’insertion et le dispositif Premières Heures.
Et je dois vous dire, mes chers collègues socialistes, que je me suis sentie dimanche soir en parfaite symbiose avec Olivier Faure. Lors du débat de votre primaire, il a dit : « Je plaide le fait que les femmes de ménage n’aient pas à venir le matin à 5 heures. » Il a dénoncé ces sous-traitants « eux-mêmes pressurisés », et au bout de la chaîne, ces femmes « invisibilisées, mais qui payent ». Et il a conclu qu’il fallait « en finir avec l’externalisation du travail ».
Je n’aurais pas dit mieux. Mais ici, nous ne sommes pas sur un plateau de télévision. Nous sommes là où l’on décide. Les mots, c’est bien. Le vote, c’est mieux.
On nous dira enfin que la régie coûte plus cher. C’est vrai, et l’Inspection générale l’a chiffré en 2016 : 26 euros le mètre carré avec un prestataire, 41 euros en régie. Quinze euros de plus pour un salaire décent, une journée qui finit à une heure humaine, un harnais de sécurité au bon endroit : ce n’est pas du gaspillage. »
Ce coût pour la Ville, c’est le coût du respect du droit du travail. Ce coût pour la Ville, c’est le coût du respect du droit du travail. Et c’est un choix, que seule notre collectivité peut faire. Nous sommes les donneurs d’ordre, nous ne pouvons pas nous en exonérer. À nous de ne pas détourner les yeux !
Celles et ceux qui nettoient nos centres d’action sociale, nos centres d’hébergement et nos bureaux méritent d’être enfin vus, reconnus et protégés. Parce que la dignité, mes chers collègues, ne se sous-traite pas.
Je vous demande solennellement de voter cette délibération. Je vous remercie.

